Le Dr Thierry Bedossa questionne les acteurs de la protection animale sur les méthodes utilisées, au regard des dernières avancées scientifiques dans ce domaine, afin de faire progresser la stérilisation en refuge et à destination des populations de chats libres. Comme d’autres professionnels de la santé animale, il préconise un changement de méthode chirurgicale, plus respectueuse de la santé et de la nature des animaux et plus en phase avec les effets attendus en termes de lutte contre la surpopulation féline notamment.

« Le contrôle des populations canines et félines est une nécessité en termes de protection animale mais les moyens pour y arriver doivent être raisonnés et évalués au regard des dernières avancées scientifiques pour le respect de la santé, du bien-être et du comportement des animaux, en fonction de leur éco-éthologie.

Les meilleurs intérêts et les conditions de vie des chiens et des chats libres dans les Dom-Tom ne sont par exemple absolument pas comparables aux meilleurs intérêts et aux conditions de vie d’un chien ou d’un chat de compagnie dans un foyer. De même, les conditions de vie et l’éco-éthologie des chiens et des chats en refuge ne sont pas comparables à celles des chiens et des chats libres non nourris et non abrités par l’Homme et des chiens de compagnie vivant dans des foyers.

La lutte contre la surpopulation féline est notamment impérative mais en veillant à ne pas induire d’autres risques sanitaires ni en affaiblissant les populations de chats libres qui sont relâchés et doivent continuer à survivre dans la nature après l’intervention.

Je préconise un changement de méthodes, pour le respect de la santé, du bien-être et du comportement des animaux, en fonction de leurs conditions de vie et de leur éco-éthologie et des données actuelles de la connaissance scientifique.

Être force de propositions

Jeune vétérinaire, j’ai été très actif en Turquie et en Yougoslavie au début des années 90 pour mener des campagnes de stérilisation sur des chiens et des chats sans propriétaires, libres et errants. Je pensais bien faire. Après avoir vécu et exercé là-bas quelques mois, je me suis hélas aperçu que les individus stérilisés auxquels les humains n’apportent pas quotidiennement assistance pour les nourrir, les abriter et intervenir lors de conflits avec leurs congénères ne survivaient pas.

En effet, le lien entre stérilisation par gonadectomie classique (retrait des ovaires+/- utérus ou des testicules) et l’affaiblissement du système immunitaire a été démontré (Howe et al., 2001). Les animaux ainsi stérilisés sont plus sensibles au froid, moins actifs et donc moins aptes à survivre dans un environnement parfois (souvent) hostile. Ce qu’est indéniablement la vie dans un refuge (promiscuité et risque de maladies infectieuses, froid, humidité, stress induit par l’environnement, le bruit, etc.).


La SPA doit être à mon sens force de propositions pour contribuer au développement de ces interrogations critiques et de l’affinement des techniques de stérilisation dans le meilleur intérêt de chaque individu opéré.

Effets secondaires parfois graves

Par ailleurs, les preuves d’effets secondaires parfois graves de la stérilisation par
gonadectomie s’accumulent. Chez les femelles, la stérilisation par ovariectomie a toujours été encouragée au prétexte qu’elle réduirait, voire annulerait, le risque d’apparition de tumeurs mammaires. Ce bénéfice attendu découle d’une étude de 1969 de Schneider et al. qui y concluaient que la stérilisation réalisée avant les premières chaleurs diminue le risque de tumeurs mammaires à 0,5 %. Mais même ce dogme est remis en question par des études plus récentes, notamment celle de Beauvais et al en 2012, qui dénonce les méthodes statistiques de l’étude Schneider.

D’autres études mettent en avant un risque augmenté de l’apparition de certains cancers dans les populations canines stérilisées, en lien avec la race du chien. Il a par exemple été montré que plus les femelles rottweilers sont stérilisées jeunes, plus le risque de développer un ostéosarcome est fort (Cooley et al., 2002). Chez les chiennes stérilisées, la stérilisation fait plus que quadrupler le risque de développer un mastocytome cutané comparativement aux chiennes intactes (Hart et al., 2016). Hémangiosarcome, carcinome à cellules transitionnelles de la vessie sont deux autres types de tumeurs favorisées par la castration.

Incontinence urinaire

Sur les grandes races, les maladies musculo-squelettiques peuvent être accrues par la
stérilisation. Cela se traduit par une fragilité des os longs car une asymétrie a lieu dans la fermeture des plaques de croissance.

Lors de castration avant la puberté, la dysplasie de la hanche sur les grandes races peut être plus fréquente (Spain et al., 2004).

Moins graves mais tout aussi gênants, chez la femelle, incontinence urinaire, prise de poids, entropion vulvaire sont des effets secondaires fréquents de la stérilisation classique, qui peuvent diminuer les chances d’adoption de l’animal. Qui voudra en effet d’une chienne incontinente, qui plus est souvent de grand format car ce
sont les plus concernées par cet effet indésirable (65 % de risque de développer une
incontinence urinaire dite de castration chez la femelle boxer par exemple (Holt et al.,
1993)) ?

La liste d’effets secondaires potentiels ne s’arrête pas là : rupture du ligament croisé antérieur, hypothyroïdie, effet délétère sur le pelage, masculinisation du comportement urinaire de la femelle, maladies génito-urinaires, diabète, déficit cognitif…

Par ailleurs, quand la stérilisation est utilisée pour motifs comportementaux, là encore, les données scientifiques impliquent de prendre du recul quand on sait que la castration physique peut entraîner une aggravation du comportement agressif dans 2 à 4 % des cas tandis que la diminution significative des comportements agressifs n’est obtenue que dans moins d’un tiers des cas (Neilson et al., 1997).

Pas de modification du comportement

La vasectomie à l’inverse rend le chien infertile mais ne modifie pas son comportement.

Les effets délétères de la stérilisation classique sont également particulièrement marqués chez les individus anxieux, ce qui est souvent le cas des animaux de refuge qui ont déjà subi le traumatisme d’un changement, parfois radical, de vie et de traitement.

Ces nouvelles données scientifiques nécessiteraient, pour le bien-être et la santé des animaux, de raisonner la stérilisation chirurgicale classique au niveau individuel en prenant en compte les données relatives à chaque individu (race, âge, antécédents médicaux…), les attentes des propriétaires et leur niveau de vigilance.

Conseiller une ovariectomie chez une chienne non destinée à la reproduction, vivant en environnement urbain et qui côtoie des congénères quotidiennement me semble tout à fait envisageable dès lors que les propriétaires sont prévenus des potentiels effets secondaires et informés pour les détecter et agir précocement.

En refuge, un changement de méthode

En pratique à grande échelle, et donc sur des populations hébergées en refuge et sur les chats libres notamment, ce raisonnement individualisé est difficile à mettre en place. C’est pourquoi je préconise un changement de méthode, plus respectueuse de la nature des animaux et qui s’accompagne d’un risque sanitaire moindre. Bien évidemment, celui-ci devra être mis en place progressivement et évalué de manière critique grâce à une collaboration étroite entre les acteurs de terrain de la SPA et les
scientifiques. C’est une nouvelle perspective très prometteuse de la science, très éthique : la science collaborative.

Il s’agit de privilégier la vasectomie chez les mâles et le retrait de l’utérus et d’un seul ovaire chez la femelle ou la ligature des cornes utérines (équivalent de la ligature des trompes de Fallope chez la femme).

Ces interventions n’interfèrent pas avec le comportement des animaux et n’ont pas d’impact sur leur métabolisme mais conservent les mêmes effets positifs en termes de contrôle des populations puisqu’elles empêchent les naissances.

Critique sur la forme

Il s’agit donc d’être critique sur la forme et non le fond. Par ailleurs les campagnes de stérilisation des populations de chats libres telles qu’elles ont été entreprises depuis des dizaines d’années ont montré leurs limites, les effets n’étant pas à la hauteur des objectifs attendus. Elles ne contribuent qu’à rendre les chats dépendants du nourrissage humain et à favoriser l’arrivée dans les groupes établis d’autres mâles entiers.

J’étais d’ailleurs vigoureusement intervenu sur ce thème lors de la journée Zoopolis, organisée fin 2018 à Paris par la mairie de Paris, la Fondation pour l’écologie politique et Corinne Pelluchon. J’avais été navré de constater alors que beaucoup d’associations de protection animale pourtant pétries de bonnes intentions et de compassion ne développaient pas de pensée critique sur l’échec des méthodes actuelles de contrôle des populations et encore moins sur leurs risques pour les pauvres individus relâchés et non assistés par l’Homme.

Il s’agit aujourd’hui d’avoir un regard averti sur les méthodes utilisées pour le contrôle des populations dans l’intérêt des animaux que nous avons à cœur de défendre et de protéger. » Thierry Bedossa.

Stérilisation : « Ne soyons pas dogmatique »

Le Dr Alain Fontbonne, maître de conférences au service de reproduction des carnivores domestiques de l’école vétérinaire d’Alfort, refuse les positions tranchées sur la stérilisation. Il importe selon lui de ne pas être dogmatique dans ce domaine, ni dans un sens, ni dans l’autre, et d’être ouvert aux évolutions de techniques et de mentalités.

Que pensez-vous des publications qui se multiplient et remettent en cause la stérilisation classique par gonadectomie ?

Dr Alain Fontbonne : La question est en effet de plus en plus débattue, en France et au
niveau international, et on se rend compte que ce qui a été enseigné pendant des années est faux. Non, on ne peut plus dire en 2019 que la stérilisation c’est bon pour la santé des animaux. On ne peut pas non plus affirmer l’inverse.

Que pensez-vous des méthodes classiques de stérilisation pour contrôler les populations de chats errants ?

Dr Alain Fontbonne : Le congrès européen de médecine féline a présenté, il y a quelques années, une étude américaine montrant l’intérêt de la vasectomie chez les chats mâles errants et, à l’inverse, l’échec du contrôle des populations félines en recourant à l’ablation des testicules. En effet, le mâle vasectomisé conserve son comportement sexuel, continue de protéger son harem contre les saillies intempestives d’autres mâles et les saillit lui-même mais sans portées à la clé.

A l’inverse, l’étude a montré que les castrer ne servait à rien, les mâles castrés étant remplacés par des mâles entiers et les naissances de chatons perdurant. Malheureusement, les gens sont souvent attachés à leurs pratiques et ont du mal à les remettre en question.

Pour les populations de chats errants, la piste de la vasectomie me semble intéressante à suivre.

Certains préconisent la stérilisation précoce (avant 3 mois) systématique des chatons en refuge. Qu’en pensez-vous ?

Dr Alain Fontbonne : Cette méthode a été développée aux Etats-Unis par les associations de protection animale pour que les animaux quittent tous les refuges stérilisés et a été reprises parles éleveurs canins et félins qui trouvent là le moyen de conserver leur génétique et d’éviter la concurrence.

Sur le plan médical, elle est remise en question et suspectée de générer des affections et d’entraîner, chez le chat notamment, des troubles du développement et de la socialisation, potentiellement gênants pour l’adaptation des chatons à leur nouvel environnement.

La stérilisation précoce, avant 3 mois, est donc loin d’être une méthode parfaite.

Que pensez-vous de la stérilisation par d’autres méthodes que la gonadectomie ?

Dr Alain Fontbonne : Je ferais une distinction entre les populations félines et canines. Chez le chat mâle, la vasectomie me semble une option plus intéressante pour le contrôle des populations.

Chez le chien mâle, la stérilisation par gonadectomie peut améliorer certains comportements gênants (marquage, chevauchement, fugue, tensions entre mâles…). Elle peut aussi ne rien changer.

Dans le cas général, la vasectomie me semble suffisante pour annuler le risque de gestation, si le chien rencontre des femelles entières, et permet aux propriétaires de garder un animal inchangé sur le plan comportemental qui aura certes un risque d’affections de l’appareil génital (syndrome prostatique, tumeurs testiculaires) mais moins de risque de prise de poids et de maladies associées (diabète, complications cardio-vasculaires…).

Chez la femelle, les méthodes alternatives (retrait de l’utérus +/- 1 ovaire, ligature des cornes utérines) sont une tendance marquée dans des pays d’Europe de l’Est. Je n’en ai personnellement pas l’expérience même s’il est possible que la rémanence ovarienne
accroisse le risque de cancérisation ovarienne et que les saillies sur chiennes hystérectomisées puissent occasionner certaines affections. Rappelons aussi que la gestation est possible avec un seul ovaire si l’utérus est laissé en place.

En revanche, une étude de Waters, professeur d’épidémiologie américain, présentée au dernier congrès européen de reproduction a montré que des femelles rottweilers qui gardaient leurs ovaires au moins 4 ans avaient une espérance de vie augmentée de 10 mois par rapport aux femelles stérilisées plus tôt.

Autrefois, on stérilisait les femelles pour réduire le risque de tumeurs mammaires et cet effet préventif, bien que lui aussi remis en question, me semble indéniable dès lors que l’intervention est effectuée avant les premières chaleurs. Mais ce qui est sûr également, c’est que les chiennes sont de plus en plus médicalisées. Les tumeurs mammaires sont donc détectées tôt et il est possible de les guérir. Je vois aujourd’hui moins de chiennes que par le passé mourir de tumeurs mammaires.

Cet argument en faveur de la stérilisation, même s’il reste scientifiquement valide, a donc moins de valeur dans la prise de décision grâce au dépistage précoce. De même pour le pyomètre qui, s’il est pris en charge tôt, se guérit. Attention, ceci est valable chez la chienne mais pas chez la chatte.

On ne peut donc pas généraliser et la consultation pré-stérilisation me semble indispensable pour évaluer les risques individuels et choisir la méthode la plus adaptée en fonction de l’animal et des attentes réelles de son propriétaire.

Quelle est en résumé votre position sur la stérilisation ?

Dr Alain Fontbonne : La stérilisation doit devenir un acte raisonné et non plus systématique et il est très difficile aujourd’hui d’avoir un avis tranché sur la question. Ce qui est sûr, c’est que les pratiques actuelles doivent être remises en question.

Plusieurs facteurs doivent être intégrées à la prise de décision et notamment la race, objet de nombreuses études actuellement. L’augmentation de l’incidence de certains cancers par la stérilisation par gonadectomie a été montrée : ostéosarcomes chez les grandes races (ce qui semble logique au vu du risque de prise de poids et d’impact délétère sur les articulations), lymphome et mastocytome chez le golden retriever, carcinomes à cellules transitionnelles chez les races prédisposées comme certains terriers, etc.

Il y a tout un champ d’investigation à couvrir dans le domaine de la stérilisation.A l’avenir, il est possible qu’on s’appuie sur des tests génétiques montrant la prédisposition au développement de certains cancers pour prendre la décision de stérilisation. L’approche, même en 2019, ne doit plus être systématique, ni dans un sens, ni dans l’autre, et il faut adopter des attitudes orientées vers des pratiques plus efficaces comme, peut-être la vasectomie chez les chats libres.

Propos recueillis par Maud Lafon.

Un commentaire sur « Stérilisation : changer de méthode »

  1. Très intéressant! Au niveau comportemental, avez-vous une idée de ce qui pourrait provoquer chez la chienne: avoir ses chaleurs, copuler et ensuite pas de petits … y a-t-il entre autre un risque de grossesse nerveuse ?

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